Nicolas Thomas n’a laissé aucune trace dans l’histoire hormis quelques bribes dans les registres officiels[1]. Toutefois il est possible d'imaginer un peu plus le concernant en explorant d'autres sources documentaires comme on va le voir par la suite. Mais d'abord pourquoi s’intéresser à lui plutôt qu’à un autre ? La raison est simple, il s’agit de mon arrière-arrière-grand-père.
Nicolas a vécu dans les Coëvrons, un ensemble collinaire situé dans le nord-ouest du département de la Mayenne. Ses parents sont Louis Thomas et Julienne Rommé. Il est né le 5 décembre 1762 à Saint-Thomas-de-Courceriers, il fut baptisé le même jour avec pour parrain Ambroise Lévêque et pour marraine Anne Launay[2], aucun des deux ne semble avoir de parenté avec lui.
Durant toute sa jeunesse il n’est nulle part question de lui. C’est seulement en avril 1793 qu’il réapparait dans le registre de la commune de Sainte-Gemmes-le-Robert[3] en tant que témoin du mariage de sa sœur. Il est alors domestique, au lieu de la Vaudelle à Bais, ainsi que l’un de ses frères. Les deux travaillent probablement pour le compte des châtelains de l’endroit, les Robillard.
Qu’a bien pu faire Nicolas lors de ses trente premières années ? Il n’a sûrement pas fréquenté l’école puisqu’il ne savait pas signer. Il n’a probablement pas non plus effectué de service militaire[4], sauf s’il a eu la malchance d’être tiré au sort pour la milice provinciale[5]. Ce qui est pratiquement certain, c’est qu’il a commencé à travailler très tôt, autour de huit ou neuf ans. C’était le sort de la majeure partie des enfants de sa condition. A la campagne, il n’avait guère d’autre choix que d’être placé comme domestique agricole, c’est d’ailleurs dans cet état que nous l’avons retrouvé. Même si d’autres emplois auraient été possibles. Chez un tisserand par exemple, Bais en comptait à cette époque près d’une vingtaine. Les nombreux moutons, élevés sur les landes qui recouvraient alors plus de la moitié du territoire de la commune[6], leur fournissaient la matière première, de même le chanvre que certains cultivaient. Il aurait pu également travailler chez l’un des fabricants de clous installés à Bais.
Quoi qu’il en soit, à Bais, à Trans ou dans une autre paroisse du voisinage, rien n’a dû être facile pour Nicolas, car toute la période allant de son enfance jusqu’à son mariage s’inscrit dans un contexte difficile. Au moment de sa naissance, fin 1762, la France sortait très affaiblie économiquement de la guerre des sept ans, et le pouvoir royal n’avait pas tardé à procéder à de nouvelles levées d'impôts ; des mesures très mal perçues par la population. Vers 1770, la disette se mit à sévir, certaines années furent marquées par de grandes famines. Dans les premières années 1780, la pneumonie infectieuse ravagea l’ouest du pays. Au milieu de la décennie, un épisode caniculaire, bientôt suivi par deux années de sécheresse, compromirent gravement les récoltes. Les mauvaises conditions climatiques s’enchainèrent avec l’hiver 1788-1789 très précoce. Dès la mi-novembre il gela fortement, au point que, lors de la messe, le curé de Saint-Martin-de-Connée vit l’eau transformée en glace dans la burette. Et le froid perdura, il nota « la gelée continua à un point que le termometre n’a pas été plus bas de memoire d'homme »[7]. Dans tout le royaume des gens mourraient de froid et de faim. Les impôts et taxes de toutes sortes n’en continuaient pas moins de pleuvoir dru. La révolte commença à gronder dans les campagnes. Après le verglas du début de l’année 1789, la France n’en fut pas quitte avec les dérapages ; un matin du mois de juillet, à Louis XVI qui s’interrogeait sur la teneur de l’agitation qui secouait son royaume, le comte de Liancourt, grand maître de sa garde-robe, aurait fini par déclarer : Sire, c’est une révolution !
A Bais, la présence de deux châteaux ne doit pas donner l’illusion que la conjoncture était florissante. Celui des Montesson était situé à huit-cents mètres du bourg. S’il appartenait à une famille d’ancienne noblesse, plus illustre que celle qui détenait la Vaudelle, ses propriétaires ne roulaient pas sur l’or[8], ils durent le vendre quelques années plus tard faute de moyens pour l’entretenir. La situation des roturiers, pour la plupart paysans, était encore moins reluisante que celle des hobereaux, et ils s’en plaignaient : « Quoique le terrain de cette paroisse de Bais soit très ingrat, elle est néanmoins surchargée d’une si grande quantité d’impôts de toutes espèces comme taille, second brevet, capitulation et accessoires, impôts pour les chemins, sel, tabacs, aydes vingtièmes, controlles centième denier et francfiefs. Que pour pouvoir les payer les habitants sont obligés de ne vivre que de pain de carabin et d’eau » [9]. Ce pain de carabin devait donc figurer au menu quotidien de la famille de Nicolas. Il était fabriqué à partir du sarrasin. Cette céréale constituait l’aliment de base des paysans mayennais avant la révolution. On en faisait aussi des bouillies, et des galettes pour les moments plus festifs.
Le Château de Montesson, éd. CIM
Face aux difficultés de toutes sortes Nicolas avait, malgré tout, vaqué à ses occupations de domestique. S’il connut des moments moins fastidieux que d’autres, c’était quand il pouvait se rendre jusqu’au bourg de Bais pour le marché qui se tenait alors chaque samedi sous les halles. Et, même, peut-être fréquenta-t-il quelques-unes des foires annuelles[10], dont les deux plus importantes, la Saint-Georges et la Saint-Michel, avaient lieu le 23 avril et le 29 septembre. Des manifestations où s’échangeaient grains, fil, lin, chanvre, bestiaux et autres denrées. En tant que domestique, Nicolas a probablement limité sa participation à l’acheminement de quelconque marchandise. Une tâche loin d’être une sinécure, le transport se faisant à dos d'hommes, plus rarement à l’aide d’animaux, en général des bovins, sur des chemins de terres[11] bien souvent impraticables, même durant l’été ; ainsi pour éviter les mares que formaient les pluies fréquentes retenues par l’argile du sol, le piéton empruntait dans les champs voisins, une veyette[12], qu’interceptait à chaque rencontre de haie, une barrière de bois tournant sur pivot ou un étroit échalier, composé parfois de grosses pierres.
En 1794, Nicolas se marie
Selon son acte de mariage, Nicolas, alors âgé de trente-deux ans, est cultivateur et réside à Bais, probablement toujours à la Vaudelle. Mais c’est à Trans, commune voisine, qu’il a convolé au mois de février. Depuis septembre 1792, la constatation de l’Etat civil, jusque-là assurée par les prêtres, était devenue du ressort d’un officier public[13]. A Trans, la fonction était exercée par Julien Launay qui a rédigé l’acte (voir la transcription en fin de texte) en appliquant les récentes instructions républicaines. Il a commencé par inscrire la date, conforme au nouveau calendrier : « seisiéme jour de pluviôse l’an second[14] ». Le reste du vocabulaire et les tournures utilisées sont à l’avenant. Toutefois, gardons-nous de penser que cette façon de rédiger faisait Launay un citoyen républicain intransigeant. Vingt ans après, instituteur, il exigera que ses élèves apprennent leur catéchisme et il leur enjoindra d’assister à la messe tous les matins. Entre temps le concordat avait certes établi un compromis avec la religion[15], mais à propos de l’attitude générale après la révolution, le directeur de l’école communale de Bais notera un siècle plus tard : « Ce fut sans murmurer que les habitants de Bais se soumirent aux divers changements de gouvernement que la France éprouva au commencement de ce siècle. Ils assistèrent (indifférents) pourrait-on le croire à tous ces bouleversements acclamant tour à tour la République, l’Empereur, le Roi. Après chaque déchéance ils organisaient des fêtes pour acclamer leur nouveau maître, cela s’explique par l’espérance d’une vie meilleure que chaque nouveau gouvernement leur promettait et aussi, peut-être par entrainement. » [16]. Bref, en 1794 à Trans, Julien Launay, le maire, se conformait aux directives du moment. Mais s’il connaissait les nouveaux usages administratifs, l’édile paraissait ignorer que les parents de Nicolas étaient décédés.
L’élue de Nicolas s’appelait Marie, elle était âgée vingt-trois ans, c’était la fille de Nicolas Beucher et de Marie Leduc, cultivateurs à Trans. Lors de l’enregistrement à la mairie, nos deux mariés de l’an II étaient accompagnés par quatre témoins, René Thomas âgé de cinquante ans, René Thomas vingt-deux ans, Julien Huet et Louis Thomas. Tous étaient parents excepté Julien Huet, et tous étaient cultivateurs à Bais ou à Connée.
Nicolas et Marie ont eu au moins dix enfants. Le premier, prénommé Nicolas, serait né en novembre 1793, donc quelques mois avant les noces, et la deuxième, Marie, en novembre 1794. Puis sont venus Joséphine en 1798, Poline en 1801, Auguste en 1802, Pierre en 1804, Anne et Joseph jumeaux en 1806 qui n’ont vécu que quelques jours, Joseph en 1809 et, la dernière, Élisabeth Perrine Françoise en 1813 que par la suite les intimes nommeront plus simplement Lisa.
Pendant la période révolutionnaire
Curieusement les naissances des deux premiers enfants de Nicolas et Marie ont été enregistrées dans le registre communal de Trans seulement en janvier 1798, soit quelques années après les évènements[17]. L’explication pourrait résulter de l’esprit conservateur régnant alors dans les Coëvrons, l'inscription ne serait qu'une régularisation. Car si l’assemblée législative avait confié l’enregistrement de l’état civil aux maires, souvent les paysans ne déclaraient pas les naissances à la mairie parce qu'ils pensaient que les notes de baptêmes tenues par les ecclésiastiques suffisaient pour constater cet état[18]. Un tel comportement attaché aux traditions était forcément hostile aux nouvelles règles imposées. Ainsi, le curé de Trans, Michel René Bruneau, qui officiait depuis 1768 dans la paroisse, avait refusé de prêter serment à la constitution civile du clergé promulguée en juillet 1790. Pour cette raison il fut d’abord détenu à Laval, puis déporté à Jersey. Pendant son absence[19] la paroisse fut administrée par un prêtre assermenté, Jean Le Donné que les habitants ne voulurent pas voir[20]. Bien que dans beaucoup de paroisses les habitants n’avaient, semble-t-il, pas émis de vives protestations contre les déportations de curés, cela les débarrassait de la dîme ; un impôt en moins c’était déjà ça de gagné devaient-ils se dire. Néanmoins ils tenaient à leurs coutumes et à leur pasteur[21]. Il n’en fallait pas davantage pour que Nicolas, et comme lui la plupart des autres citoyens de fraîche date, boycotte le nouveau curé et la mairie.
A la même époque, l’activité contre-révolutionnaire des chouans n’était pas faite non plus pour favoriser l’adhésion aux nouvelles règles. Le 10 septembre 1799, ils auraient été deux cents à occuper le bourg de Trans. A peine une dizaine de jours plus tard, ceux-là faisaient sûrement partie des mille à douze cents chouans qui tentèrent d’assaillir le bourg de Bais, y brûlant une dizaine de maisons. Nicolas, n’a sans doute pas été mêlé directement aux événements. Comme d’ailleurs un grand nombre des habitants qui les subissaient, pris qu’ils étaient entre deux feux, les exactions des chouans et les ripostes des républicains. Mais il a bien dû être témoin du passage d’une partie de la bande sur un chemin près de chez lui à la Chauvinière.
La Chauvinière
Pour venir résider à la Chauvinière, Nicolas n’avait pas fait, comme Ulysse, un long voyage, bien que ce hameau soit sur la commune de Trans seulement quelques hectomètres le séparaient de la Vaudelle. Une fois installé, il n’en bougea plus. Tous ses enfants y sont nés, et nous savons qu’il y habitait en 1820[22]. Le fait de rester toujours dans le même village incite à penser que Nicolas y avait un intérêt, sûrement un lopin de terre qu’il exploitait et qui suffisait à faire vivre sa famille tant bien que mal. Au départ il ne devait s’agir que d’un bordage, c’est-à-dire quelques hectares qu’il louait[23]. Une terre qui appartenait peut-être aux Huet, une famille aisée de Bais, car le parrain d’Auguste en 1802, est Julien Huet. Celui-là même qui était témoin lors du mariage, sans être parent. A défaut d’être l’employeur direct, il pourrait donc être le propriétaire du bout de terrain exploité par Nicolas. Il y a une proximité certaine avec ces Huet, bien qu’ils n’appartiennent pas tout à fait à la même classe sociale, car une Marie Huet est marraine de Joséphine en 1798 et une Anne Huet marraine de Poline en 1801. En général les parrainages étaient assurés par les membres de la famille. Avant la révolution, il arrivait que les gens de condition modeste recourent de temps en temps au châtelain, à un prêtre de la paroisse ou à un notable. Que cette pratique ait perduré à Trans n’aurait rien d’étonnant, compte tenu du fort attachement des habitants aux traditions.
Pour compléter ses revenus, Nicolas et sa famille pouvaient s’en remettre aux fermiers plus aisés des alentours qui devaient bien de temps en temps avoir besoin d’un complément de main d’œuvre. Ou bien en saisissant une opportunité, comme vers 1825 pour la reconstruction de l’église de Trans ; la Chauvinière étant à deux pas du bourg, l’occasion était belle pour Nicolas et ses fils de proposer leur bras.
C’est encore à la Chauvinière qu’est décédée Marie, son épouse, le 25 décembre 1831. Puis Nicolas y a été recensé en 1836 avec cinq de ses enfants : Auguste, Pierre, Joseph, Poline et Lisa[24]. Enfin, toujours au même endroit, Nicolas est mort le 28 août 1838[25]. Son acte de décès nous dit « … à six heures du matin Nicolas Thomas âgé de soixante dix neuf ans né à Saint Thomas mary de deffunte Marie Beucher fils de deffunts Jean Thomas et de Marie Leduc est décédé le 28 août à six heures du matin en sa maison située au village de la Chauvinière ». Il s’agit d’une erreur manifeste concernant ses parents. Un détail que n’ont, semble-t-il, pas relevé Nicolas Thomas, son fils, cultivateur, quarante-deux ans, domicilié à Bais et René Perelle, tisserand, soixante ans, non parent. Mais comme ces deux témoins ont déclaré ne savoir signer, il y a fort à parier que n’ayant pu lire l’acte ils n’ont même pas eu connaissance de son contenu.
Au fil du temps, Nicolas n’avait apparemment pas réussi à acheter son lopin, au moment de son décès seules ses valeurs et mobilier sont estimées à 422 francs[26]. Après 1838, quelques-uns de ses enfants seront toujours présents à la Chauvinière et ils seront propriétaires[27].
La géographie des lieux
Carte de Cassini, 1786, Géoportail
Le bourg de Bais (au centre) distant d’environ 5 km de celui de Trans (au nord-ouest), dans le voisinage duquel se trouvent les villages de la Chauvinière et de la Vaudelle.
Au moment de la révolution, deux voies relient Bais, celle du Mans à Mayenne, et celle qui part du bourg vers le sud pour rejoindre Evron via Sainte-Gemmes-le-Robert : « Des méchantes voies creuses, mal entretenues, coupées de fondrières, encombrées de boue qui serpentaient d’un bourg à l’autre »[28]. La première fut sans doute améliorée, car le curé de Saint-Martin-de-Connée note fin 1788 qu’une grande route reliant bais à Sillé-le Guillaume était en projet.
Entre Bais et Courcité (via Trans) une route, classée parmi les chemins vicinaux de grande communication, ne sera construite qu'en 1857/1858.
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Acte de mariage de Nicolas Thomas et Marie Beucher, 4 février 1794 à Trans[29]



