Le jour et an que dessus
a esté ensépulturé
le corps de deff[unt]
Claude Forton consierge en
lauditoire et prinson de
ceste chatelnie
lequel Forton fut tué et
assassiné le jour
p[re]cedent par deux prinsonniers
qui nestoient
retenus que pour de
largent lesd[it] noms
desquels sont Ellier Blandin
de la p[a]roisse de
St Ellier et l'autre
Jean Manson dit
Mondrouet de la p[a]roisse
de Jouay du Bois
lesquels furent 9dampnes
[comdamnés] le lundy suyvant
d estre rompus tout vifs
dessous la ro[u]e
du quel jugement ils ont
appelé. Led[it]
Forton travaillé pour lors de son
art de cordonier
luy donnerent deux coups
d’une trique de
fagot par-dessus les
deux yeux lui ro[m]pirent
le col lui donnerent encore plusieurs
coups par-dessus les bras et autres endroits
du corps. puis appres contrebaroient les portes
prindrent les draps de son lit et
les mirent en portion et sortirent par une lucarne
du logis. bien tost apres
ils furent attrapes par plusieurs personnes
et remis en lad[ite] prinson apres quoy ils furent
menés a Paris la cour leur fist
grace d estre estrangles
… et d estre rompus
ils ont esté executes le lundy ving jour de septembre aud[it]
an en la compagnie de plus de dix mille personnes
ainsi quon la estimé
Source : A.D. Mayenne,
Lignières-la-Doucelle E dépôt 98/E1, vue 145
Voici
quelques éléments d'explication de la lecture et du contexte.
Daté
du ‘jour et an que dessus’ c’est-à-dire du jour de l’acte précédent dans
le registre, soit le 13 août 1627.
La
fonction du défunt est concierge de l’auditoire et prison de la châtellenie.
Ce qui n’est pas sa seule activité puisque plus loin on peut lire qu’il exerce le
métier de cordonnier.
Le
pouvoir de justice d'un seigneur date du Moyen Âge. Toutefois sous l’Ancien
régime tous les seigneurs ne jouissent pas du même pouvoir. On distingue au
moins trois niveaux : la haute justice pour des délits importants, la moyenne
justice pour les crimes châtiés par de légères peines corporelles, ou des
affaires avec amendes, et la basse justice pour des affaires de moindre
importance passibles seulement de faibles amendes.
La
seigneurie de Lignières-la-Doucelle (aujourd’hui Lignières-Orgères) appartenait
à la châtellenie de Resné, qui comprenait aussi la seigneurie de
Saint-Calais-du-Désert et le patronage de Saint-Samson. Cette châtellenie avait
été acquise en 1531 par la famille Le Veneur, dont la résidence principale
était au château de Tillières dans l’Eure, mais ils habitaient occasionnellement
dans celui de Carrouges, situé à quelques
kilomètres de Lignières. Il ne semble pas qu’ils aient occupé le château de
Resné dont ils se désintéressèrent, et qui de ce fait disparut. Cependant, au
moment de notre affaire en 1627, le bailliage annexé à la châtellenie, dont le
siège était au bourg de Lignières, existait toujours, et les Le Veneur y
exerçaient la haute justice. L’Abbé Angot, dans son dictionnaire de la Mayenne, nous dit qu’un carcan était
fixé à une maison faisant face à l'église et qu’il y avait un gibet sur la
route de Ciral.
Les
seigneurs hauts et moyens justiciers possédaient aussi en général une prison, un
auditoire, et le personnel nécessaire. L’auditoire
était une salle où l’on rendait la justice. Toutes les justices seigneuriales
n’en avaient pas, mais au moment de l’assassinat de Claude Forton la
législation royale interdisait déjà que la justice soit rendue dans la
résidence du seigneur. A Lignières, il restait donc encore un auditoire et une
prison, vestige de la châtellenie de Resné. L’abbé Angot les situent
dans le bourg. Il précise que l’auditoire était un gros pavillon aux murs épais
d’un mètre, dont le premier étage servait de prison. Il est fort probable qu’en
1627 le bâtiment abritait également le logement du malheureux Forton.
Claude Forton, la victime, s’était marié à Lignières le 26 novembre 1615
avec Anne Bisson, dont il eut ensuite au moins six enfants. La dernière, Renée,
étant posthume, née à peine deux semaines après le drame, le 25 août 1627.
Les deux meurtriers, Elier Blandin et Jean Manson, qui n’étaient alors
retenus prisonniers que pour une affaire d’argent, sont originaires des
paroisses de St-Ellier-les-Bois et Joué-du-Bois. Des lieux situés aujourd’hui
dans le département de l’Orne mais qui sont en fait très proches de Lignières-la-Doucelle.
Joué-du-Bois étant limitrophe, et le bourg de St-Ellier-les-Bois est distant d’une
dizaine de kilomètres.
Sitôt leur forfait commis, les deux compères ‘contrebaroient’ les portes. Il faut comprendre qu’ils les ont
fermées avec des barres. Ils prirent les draps du lit de Forton, ‘les mirent
en portion’, la formulation semble elliptique, peut-être afin de s’en
servir pour sortir par une lucarne.
Leur évasion tourne court, ils sont rapidement repris, ramenés à la
prison, jugés et condamnés à être rompus vifs sur la roue. Ils font appel, sont
conduits à Paris, où ils obtiennent la grâce du terrible
supplice de la roue, mais pas celle de la mort. Ils sont exécutés le 20
septembre de la même année, soit un peu plus d’un mois après leur méfait.
Au
XVIIe siècle, les exécutions à Paris avaient lieu Place de Grève, actuellement
place de l’Hôtel de Ville. Le condamné
le plus célèbre fut Ravaillac, l'assassin d'Henri IV, écartelé en 1610. Dix-sept
ans plus tard, donc, plus de dix mille personnes auraient
assisté à l’exécution de Blandin et Manson si l’on en croit le rédacteur de
l’acte, qui le rapporte d’après une estimation. Sans doute ne faut-il pas
s’attacher à la précision du chiffre, mais plutôt retenir que les spectateurs étaient
venus en grand nombre. Ce qui est d’ailleurs tout à fait plausible tant le
spectacle des exécutions attirait les foules.
Collection G. Cholet