Au début du XXe siècle, le cyclisme sur route devient un sport très populaire grâce à des courses comme Bordeaux-Paris et le Tour de France, créé en 1903. La presse écrite, par la diffusion de plus en plus importante de résultats et de reportages, contribue à l’accroissement de l’engouement du public.
Dans le même temps, des entreprises innovent pour proposer du matériel aux cyclistes. Elles axent leur stratégie marketing sur le soutien d’équipes de coureurs, ou en organisant de nouvelles compétitions qui se veulent prestigieuses, renforcant encore plus l’intérêt porté au cyclisme. Ainsi en 1911, deux sociétés Alcyon[1], fabricant de cycles, et Hutchinson[2], fabricant de pneus s’associent pour mettre sur pied une course de près de 1 600 km répartis en 8 étapes entre le 13 et le 20 août[3].
La course est ouverte à tous les cyclistes munis de la licence d’indépendant de l’Union Vélocipédique de France (U.V.F.)[4], moyennant un doit d’engagement de 2 francs. Mais le calendrier de juillet-août 1911 est déjà fort encombré par des épreuves réputées qui attirent les bons coureurs. Le Tour de France s’est achevé le 30 juillet, le Circuit Français Peugeot[5] a pris le relais avec 16 étapes du 4 août au 3 septembre, Paris-Brest-Paris est programmé du 25 au 27 août. Sans compter sur de nombreuses autres courses moins relevées mais néanmoins attractives. Aussi, les organisteurs ne lésinent pas sur les moyens. Annoncée dans la presse en février 1911, la préparation de la course est minutieuse, et afin de s’assurer, malgré la concurrence, la participation de quelques uns des meilleurs coureurs, Alcyon et Hutchinson dote royalement leur épreuve : au 1er, une voiturette Alcyon (valeur 6 000 francs[6]) ; au 2e, un objet d’art (valeur 2 000 francs) ; au 3e, une moto Alcyon (valeur 1 000 francs) ; au 4e, une motocyclette légère Alcyon (valeur 700 francs) ; au 5e, une bicyclette Alcyon de piste (valeur 300 francs) ; au 6e, une bicyclette de piste (valeur 300 francs) ; aux 7e, 8e, 9e, et 10e, une bicyclette de route (valeur 250 francs). A cela s’ajoute 2 000 francs de prix pour chaque étape. Les organisateurs offrent également à chaque coureurs une indemnité de 10 francs par jour de présence en course, ceci afin de les défrayer des repas de la journée et de la chambre[7]. Face à un tel déploiement de moyens, la presse se fait élogieuse bien avant que l’épreuve commence[8].
L’organisation
Il est prévu des contrôles sur le trajet de toutes les étapes, afin de garantir l’intégrité de la course tout en permettant aux organisateurs de surveiller les performances et la sécurité des cyclistes. Certains seront fixes, les coureurs devront s’arrêter, signer un registre et parfois pourront recevoir de la nourriture ou des boissons[9]. D’autres contrôles seront volants, les coureurs pourront passer sans s’arrêter ; souvent il ne s’agira que de vérifier leur présence sans interrompre le rythme de la course. Tous ces contrôles seront assurés par des agents Alcyon, assistés de membres des clubs et associations cyclistes locales. Une reconnaissance du parcours et le choix des villes où seront installés les points de contrôles sont effectués en mars 1911.
Trois commissaires sont chargés de la direction sportive de la course : Gérard Rousselot et René Mathis, membres de la commission sportive de l’U.V.F. et Edmond Proniez, délégué sportif de l’U.V.F. et commissaire de course des vélodromes parisiens. Les fonctions de juge à l’arrivée seront remplies par Jules Dubois, membre de l’U.V.F. et de l’aéro-club de France, qui constatera les heures d’arrivée.
Le classement général de la course va être établi, non pas au temps, mais à partir du cumul du nombre de points obtenus à chaque étape : 1 point au 1er, 2 points, au 2e, 3 points au 3e etc. Le coureur totalisant le plus petit nombre de points sera déclaré vainqueur. En cas d’égalité, le nombre de victoires d’étape départagera les concurrents, en cas de nouvelle égalité, ce sera le nombre de 2e places, etc.
Outre les ravitaillements aux points de contrôles, les organisateurs vont distribuer, au départ des étapes, des boyaux aux coureurs. Une manière de se faire de la publicité. Toutefois ce n’est pas du luxe, tant les routes du parcours sont propices aux crevaisons. En effet, beaucoup de portions ne bénéficient pas encore d’un revêtement, étant seulement empierrées ou pavées.
Les maisons Alcyon et Hutchinson soignent et ravitaillent tous les coureurs
Pour faciliter le logement et la nourriture des concurrents pendant la course, les hôteliers, restaurateurs des villes étapes sont sollicités par voie de la presse locale, une quinzaine de jours avant le passage des coureurs[10]. Quant aux valises des coureurs, la maison Alcyon se charge de les acheminer par camion, le jour même de l’étape, entre la ville de départ et la ville d’arrivée.
Les préliminaires
Quelques jours avant la course, un premier acte se déroule au garage Valade, à Neuilly. Il s’agit du poinçonnage des bicyclettes des coureurs. Il commence le jeudi 10 août, les opérations s’effectuent sous la surveillance d’Alphonse Baugé[11], alors directeur sportif d’Alcyon, assisté de ses lieutenants Stoffel, Decaup, Delaye, Nitram, Valibart et Mulot. Les poinçonnages continuent le lendemain, et se terminent le samedi matin pour les vélos des derniers provinciaux.
Les vélos sont poinçonnés à la tête de fourche et au pédalier[12]. Ils sont plombés à l’aide de cordonnet de douane, à la douille de direction, sous la selle, au pédalier. C’est dire que les pièces de toutes les machines sont concernées, à l’exception des roues.
Le grand jour
Suresnes - le Moulin Rose, 6, Boulevard de Versailles
Le dimanche 13 août, le départ est donné en face du café-dancing le Moulin Rose à Suresnes. Comme pour les étapes qui suivront, le contrôle préalable pour la signature et la distribution des dossards est ouvert entre 5h30 et 6h30 du matin, suivi du départ réel à 7h.
La date limite des inscriptions avait été fixée au mardi 8 août, à la clôture 477 noms figuraient sur la liste des engagés. Mais le dimanche matin, seulement trois cents concurrents se présentent. A l’heure dite, ils s’élancent, par groupe de cinquante, sur le boulevard de Versailles, encouragés par une foule considérable maintenue sur les trottoirs[13]. Cette première étape va les emmener, via Mantes, Vernon, Rouen et Pont-Audemer, jusqu’à Honfleur (195 km), où le belge Félicien Salmon arrive premier après 6h et 52mn d’effort, devant le français Julien Loisel, et Louis Mottiat un autre belge.
Le lendemain, la deuxième étape relie Honfleur au Mans (soit 175 km). Les points de contrôles sont établis à Lisieux, Alençon[14] et Beaumont-sur-Sarthe. Sur le parcours, malgré l’heure matinale de départ, la chaleur est accablante. Partis à 7h d’Honfleur, les premiers franchissent la ligne d’arrivée à 13h23. C’est à nouveau Salmon qui l’emporte, il devance au sprint Loisel, d’une roue, suivi de l’italien Peppino Bettini.
Le 15 août, la troisième étape, la plus longue (217 km) est disputée entre Le Mans et Bourges[15]. Partis des Sablons, route de Paris, au Mans, les coureurs vont être contrôlés à Saint-Calais, Vendôme, Blois, Romorantin et Vierzon.
Les camions précédant la course arrivent à Bourges à 11h. C’est déjà la cohue, difficile de se frayer un passage.
A 13h30, les officiels sont à leur poste au grand complet sous un soleil de plomb. Dix minutes plus tard l’arrivée des premiers coureurs est annoncée au clairon. Ils sont cinq à se disputer la victoire de l’étape au sprint, et c’est Loisel qui prend sa revanche en gagnant devant Salmon d’un quart de roue[16], René Bady est 3e.
A 17h20 le contrôle d’arrivée est fermé après que 104 coureurs aient passé la ligne.
Comme dans toutes les villes étapes, l’évènement donne lieu à diverses animations. A Bourges, une fête est organisée le jour de l’arrivée, avec un concert en fin d’après-midi, et un bal pour clôturer, qui se termine tard dans la nuit.
Certains coureurs auraient-ils participer à la fête ? Toujours est-il qu’ils ne sont plus que 90 à s’aligner le lendemain au départ sur la place Malus. Leur objectif est de rejoindre Auxerre (208 km), via Nevers et Clamecy.
Dans la cité bourguignonne, c’est le français Emile Wirtz qui s’impose. Il courre sur bicyclette Thomann, alors que Salmon et Loisel, vainqueurs des étapes précédentes, chevauchent des bicyclettes Alcyon. Les articles de presse de l’époque insistent souvent sur les marques des bicyclettes et pneus utilisés par les vainqueurs en soulignant leurs prépondérances dans les résultats obtenus. Ce qui laisse parfois penser à de la publicité rédactionnelle.
Le départ de la cinquième étape, Auxerre – Bar-le-Duc (191 km), s’effectue comme les jours précédents de bon matin[17]. Trois contrôles sont prévus, un fixe à Troyes (km 71), et deux volants, à Montier-en-Der (km 133) et Saint-Dizier (km 167). A Bar-le-Duc, la victoire est pour le belge Louis Mottiat, qui devance son compatriote Jacques Coomans, le français Georges Fusier prend la 3e place avec trois minutes de retard. Mais, comme nous l’avons dit, le temps ne compte pas puisque le classement est établi à partir des points.
De Bar-le-Duc, départ de la sixième étape, les coureurs vont gagner Chauny (208 km). Ils passent les contrôles de Vitry-le-François, Châlons-sur-Marne, Reims et Laon. A l’arrivée, le scenario de la veille se répète, Mottiat gagne devant Coomans.
Le lendemain les coureurs repartent du faubourg du Brouage à Chauny[18], où le service d’ordre, malgré l’heure matinale, a fort à faire pour maintenir la foule venue assister au départ. Le parcours va les mener, par Roye, Amiens, Londinières et Neuville, jusqu’à Dieppe. A cinq cents mètres de la ligne d’arrivée, Félicien Salmon s’extirpe du groupe d’échappés pour signer une troisième victoire d’étape, après celles remportées à Honfleur et au Mans.
Enfin le 20 août, pour la huitième et dernière étape (183 km), le départ s’effectue un peu plus tard que les jours précédent, à 8h55[19]. Le succès de l’épreuve se confirme, le « public est énorme »[20].
Les contrôles sont installés à Rouen (km 58), dont c’est le deuxième passage après celui de la première étape, Magny-en-Vexin (km 122) et Pontoise (km 150). L’arrivée sera jugée au vélodrome Buffalo à Neuilly-sur-Seine[21], où les organisateurs ont prévu, outre l’arrivée des Huit Jours d’Alcyon, un programme copieux pour attirer le public : des courses de vitesse avec les plus rapides sprinters présents à Paris, une course d’amateurs, une course de primes, la troisième manche du Grand Prix de France ...[22]
Attendus vers 15h15, les coureurs de tête ne font leur apparition au vélodrome qu’à 16h30. Ils sont douze pour se disputer la victoire de l’étape. Après les trois tours de pistes obligatoires, le sprint final est remporté par Albert Morin devant Charles Chacornac[23], suivi de Loisel, Coomans, etc.
Au final, cinquante-neuf coureurs terminent l’épreuve[24]. Félicien Salmon est déclaré vainqueur de la course, car quoique terminant avec le même nombre de points que Julien Loisel, il bénéficie du fait d’avoir obtenu le plus grand nombre de premières places.
Classement général final
1. Félicien SALMON[25] 38 pts.
Des conditions de courses difficiles
La course fut courue sous des conditions météorologiques extrêmes. En cause, la canicule qui sévissait sur l’Europe. En France la vague de chaleur a duré 70 jours entre juillet et septembre. Les 22 et 23 juillet, 38 °C sont observés à Lyon, Bordeaux et Châteaudun. En août, à Paris, les températures maximales sont supérieures à 30 °C pendant 14 jours[35]. Et les coureurs, tous des indépendants, ne disposaient pas de l’assistance qui aurait permis de se rafraichir en route, hormis les ravitaillements fournis par les organisateurs aux points de contrôles. Sauf à avoir un brin d’ingéniosité et accepter de se charger de quelques kilos supplémentaires, comme le coureur Charasse, il ne fallait espérer que le secours de spectateurs bienveillants au hasard du parcours. Toute assistance organisée, autre que celle prévue par Alcyon, entrainait la disqualification. Cette absence d’assistance en course causait par ailleurs des désagréments qui pouvaient s’avérer rédhibitoires. Ainsi Marius Auriaux[36] dut se résigner à abandonner lors de l’étape Le Mans-Bourges par manque de pneumatiques. En effet, il creva sept fois dans les 60 premiers kilomètres. Dans son malheur, il eut, malgré tout, la chance de trouver à Saint-Calais des cyclistes qui lui remirent leurs propres pneus contre ses boyaux crevés, ce qui lui permit de rentrer chez lui à Vouvray[37].
1911 fut l’unique édition
Pour finir, tous les coureurs ayant terminé l’épreuve, reçurent en plus de leur prix, un superbe diplôme constatant leur performance. Car les directeurs d’Alcyon et Hutchinson, devant le succès de l’épreuve, avaient décidé de donner à tous une attestation sur parchemin, en souvenir des efforts dépensés sur la route durant huit jours consécutifs. Les journaux saluèrent l’initiative, ainsi que le mérite d’Alphonse Baugé, le manager de la maison Alcyon. Ils souhaitèrent longue vie à la course, qu’elle devienne une épreuve classique qui se courre chaque année « pour le plus grand bien du sport cycliste, et celui des coureurs indépendants, qui ont si peu d’occasions de se mettre en valeur »[38]. Il n’en fut rien, il n’y eut pas d’autre édition. Peut-être parce que Baugé ne resta pas chez Alcyon ? En 1912 il était passé à la concurrence en devenant directeur sportif de l'équipe Peugeot qui participa au Tour de France.













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