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jeudi 4 avril 2024

Des moulins à café fabriqués à Carrouges

Jusqu’au début du XIXe siècle le café était réservé aux familles relativement aisées. Mais après la chute de Napoléon et la fin du blocus maritime imposé par les anglais, son prix a baissé de façon considérable. Sa consommation s’est alors répandue dans pratiquement toutes les couches de la société. Partout les familles se sont mises à en raffoler, notamment du café au lait. On allait l’acheter dans les épiceries où il arrivait à l’état brut en grains verts. Aussi le commerçant devait commencer par le torréfier, puis le moudre afin de pouvoir le conditionner. C’est sans doute ce qui a donné l’idée à un habile artisan de Carrouges de fabriquer des moulins de comptoir destinés aux épiciers.

Des moulins signés « J. Christophe »

Ce fabricant s’appelait Christophe. Enfin, Christophe était le nom de famille, car on ne sait pas vraiment qui a imaginé la conception des moulins. Etait-ce Jean François, ou bien Jean Joseph son fils ? Les deux exerçaient la profession de tourneur sur bois, et la seule initiale ‘J’ pour le prénom gravée sur les objets ne nous éclaire guère sur le véritable concepteur. Une autre énigme est le lieu de fabrication. Certains moulins sont gravés ‘Carrouges’, d’autres ‘Sainte-Marguerite-de-Carrouges’, sans que l’on trouve une réelle cohérence avec les dates inscrites. Y aurait-il eu un atelier simultanément dans les deux endroits ? Peut-être … Peut-être aussi que les Christophe, n’étant pas propriétaires, ont occupé des locations temporaires dans l’un et l’autre endroit ? Ou tout simplement le fait que Sainte-Marguerite-de-Carrouges et Carrouges ne formaient alors qu'une seule et même commune entretien la confusion, la scission n'étant intervenue qu'en 1866. En tout cas en 1863, la famille Christophe demeurait au bourg de Carrouges[1].  

La fabrication des moulins par les Christophe

Ce que l’on sait de la période de fabrication des moulins signés ‘Christophe’ provient de quelques érudits et collectionneurs qui se sont penchés sur le sujet. Toutefois leurs propos sont parfois contradictoires, ou assez peu étayés. Nous trouvons tout d’abord un dénommé Renaudin[2], qui faisait de la fabrique de moulins à café de comptoir de Christophe une des plus importantes de France. Un point contesté par l’historien local Xavier Rousseau[3]. Ce dernier écrivait en 1937 : « … Christophe, que nous avons connu dans notre enfance, construisait des moulins à café et à poivre ; il habitait rue Saint-Martin (maréchalerie Gilles). Renaudin a exagéré en faisant de sa fabrique « l’une des plus importantes de France ». Notre artisan n’avait d’autres ouvriers que sa sœur et ses deux fils. Néanmoins ses moulins qui obtinrent une médaille au concours d’Alençon en 1867 étaient fort appréciés. On en trouve encore dans quelques maisons du pays, toujours en usage ; à part les pignons grugeoirs, ces moulins étaient entièrement construits en bois.[4]» 

Accordons un certain crédit à Xavier Rousseau. En effet l’entreprise Christophe ne pouvait rivaliser avec celle des frères Peugeot qui fabriquaient des moulins de façon quasi industrielle depuis 1840. Toutefois il parait douteux que dans son enfance Xavier Rousseau puisse avoir connu Christophe le fabricant de moulins. Son témoignage, intervenant un demi-siècle environ après la disparition de Jean Joseph Christophe, semble plutôt relever d'un souvenir d'enfance fictionnel établi à partir de fragments d’histoire réels.

André Woljung, mylokaphephile[5], est plus prudent dans ses écrits. Ainsi il note à propos de Jean Joseph : « on ne peut qu’imaginer qu’il était encore en activité à Carrouges jusqu’aux alentours de 1900 ». Mais là encore, il est peu plausible que cela puisse avoir duré aussi longtemps. Car sur l’acte de décès de son fils Émile, le 6 aout 1898[6], Jean Joseph est indiqué « disparu ». Ce qui suppose un laps de temps de plusieurs années depuis sa disparition pour qu’elle soit ainsi reconnue sur un acte d’état civil. La fin d'activité se situerait alors plutôt fin des années 1870, début des années 1880.

Sinon Woljung nous livre une autre information : « Les bâtiments de la fabrique et la maison d’habitation attenante (rue Saint-Martin), pour lesquels Christophe n’était que locataire, avaient été vendus en 1883. Le nouveau propriétaire, Mr Gilles avait ouvert à la place une maréchalerie ». Si cette date est exacte, ce que nous n’avons pu vérifier [7], cela pourrait signifier que Jean Joseph Christophe était donc déjà disparu en 1883. Notons au passage que cette reprise des locaux par Gilles avait déjà été signalée par Xavier Rousseau. Alors André Woljung s’est-il contenté de reprendre l’historien, où à t-il eu une information complémentaire ? Dommage, il n’a pas indiqué ses sources.

Concernant les moulins à poivre, les Christophe en ont fabriqué. On en trouve encore de nos jours bien qu’ils ne soient pas les plus nombreux, ni d’ailleurs les plus recherchés. Il existe également au moins un modèle de moulin à sarrasin, présenté à l’exposition d’Alençon en 1873[8].

 

 Sans doute un des premiers modèles, le moulin à café dit « à pinces ». Lieu de fabrication Sainte-Marguerite-de-Carrouges,

Toujours d’après Xavier Rousseau, Christophe aurait obtenu une médaille au concours de l’exposition d’Alençon en 1867. Or, selon André Woljung, les Christophe n’auraient pas participé au concours cette année-là, mais seulement en 1855, 1858, 1865 et 1873[9].


Exposition d'Alencon, 1858 avec la mention honorable. Lieu de fabrication Carrouges

Woljung indique en outre que la fabrication de ces moulins a dû débuter aux environs de 1840-1845, ce qui présume qu'il y aurait eu deux générations de Christophe à fabriquer des moulins. Sur la date de début de fabrication, il ne nous est pas possible de confirmer ou d’infirmer, faute d’éléments. Quant aux deux générations ayant contribué, c’est fort probable. Il est même également envisageable que Jean François Christophe ait œuvré avec d’autres personnes de sa famille. Ainsi, nous pourrions imaginer qu’il ait travaillé avec Isidore Bouju, son neveu. Celui-ci, de onze ans son cadet, était aussi tourneur sur bois. En tout cas, ce que l’on peut affirmer sans beaucoup de risque c’est que les modèles étaient réalisés en petites séries, de façon artisanale, les cotes approximatives[10] d’un exemplaire à l’autre ne laissant guère de doute sur ce point.

Hypothèses pour  l’inventeur : le père ou le fils ?

Jean François Christophe est décédé au bourg de Carrouges en août 1866. Comme des moulins ont été présenté à l’exposition d’Alençon au moins jusqu’en 1873, c’est forcément Jean Joseph Christophe, le fils, qui a continué la fabrication.

Mais si l’on se fie à André Woljung, la première participation au concours d’Alençon date de 1855, Jean Joseph n’avait alors dix-neuf ans. Comme il a fallu sans doute un peu de temps au préalable pour réfléchir et peaufiner la fabrication du moulin, le projet était certainement déjà dans les tuyaux depuis quelques années. Ce qui fragilise l’hypothèse que Jean Joseph, le fils, soit le concepteur. Mais cela reste possible malgré tout, en imaginant qu’il fut un inventeur précoce. Ou bien, peut-être que le père avait élaboré un moulin que le fils aura perfectionné par la suite. Ce qui est aussi concevable vu l’évolution de la forme des moulins au fil du temps.

 

Modèle  « chapeau de gendarme »  de 1873. Lieu de fabrication Carrouges

La famille Christophe

Le père, Jean François Christophe, est né le 30 mai 1793 au village du Petit-Brais à St-Martin-l’Aiguillon [11], de parents cultivateurs. Il se marie à Carrouges en 1823[12] avec Joséphine Gautier. Sur son acte de mariage, Jean François Christophe est noté tourneur sur bois. Mais en 1828 au moment du décès de sa mère on le trouve, journalier. Faut-il en déduire que le travail du bois ne suffisait pas à le faire vivre ?

De l’union de Jean François et Joséphine sont nés quatre enfants. L’ainée, Joséphine demeura célibataire et mourut à Carrouges en 1890 à l’âge de soixante-cinq ans. C’est donc elle qui selon Xavier Rousseau aurait travaillé avec son frère à la fabrication des moulins. La deuxième, Honorine, décéda à l’âge de seize ans, le troisième, Frédéric, mourut à sa naissance. Le dernier, Jean Joseph, naquit à Sainte-Marguerite-de-Carrouges le 7 mars 1836. On peut supposer qu'il se faisait appeler Joseph, du moins c’est ainsi qu’il signait.

Ce Jean Joseph s'est marié le 5 mai 1863 à Rouperroux[13] avec Almire Sellos, dont il eut deux enfants. Tous les deux sont nés au bourg de Carrouges, le premier Émile, le 23 septembre 1865[14], et le second, Albert, le 26 octobre 1868[15]. Nous perdons la trace de Jean Joseph Christophe à partir de 1883. Par la suite on le trouve noté disparu sur des actes d’état-civil concernant sa famille.

Pour ses enfants, nous savons que Émile était domestique au début de l’année 1886, information relevée sur sa fiche de matricule lors du Conseil de révision où ne figure aucune allusion au métier de tourneur sur bois, ni de menuisier. Le 1er juillet 1894, à Carrouges, il a été établi pour lui un certificat d’indigent[16], il ne fabriquait donc sûrement pas des moulins. Il est décédé célibataire le 6 août 1898 à Carrouges. Albert, le second fils, était domicilié à Paris début 1889 où il était marchand de volailles. Une activité qu’il continua d’exercer dans la capitale[17] jusqu’à son décès le 25 septembre 1913 à l’hôpital de la Charité[18].  Il est resté célibataire lui aussi.

Quant à Almire Sellos, l’épouse de Joseph, elle a été recensée comme cuisinière en 1906 et 1911[19] chez Ovide Chauvin, un rentier, fils d’un ancien percepteur. Elle est morte le 2 février 1920 à Carrouges.

 

Brève histoire de l’apparition des moulins à café

C'est avec l'arrivée du café en Europe - découvert lors des grandes conquêtes maritimes du XVIe siècle - que se développa la production des premiers moulins à café. En effet, le mortier fut vite abandonné au profit des moulins à grains ou à épices ; mais ce n’était pas idéal, les premiers ne dégageaient pas toujours une mouture correcte pour obtenir un bon café, et les seconds étaient souvent trop fragiles. Un objet fut donc adapté. Le moulin à café manuel est alors apparu en Turquie dès le XVIIe siècle. Il était composé d'un cylindre de cuivre ou laiton à l'intérieur duquel un mécanisme actionné par une manivelle broyait le café. Comme la consommation de café se propagea, le besoin de le moudre suivit. En France, dès la fin du XVII siècle, des moulins à café métalliques étaient fabriqués dans la région de Saint-Étienne. Plus tard, des modèles en bois, plus onéreux, sont apparus. Mais jusque-là il ne s’agissait bien souvent que d’objets conçus pour des particuliers, des modèles dits « de salon ». Le café était encore une denrée trop chère pour être à la portée de tous. Au XIXe siècle, les prix chutèrent, l’habitude de boire du café se démocratisa. Aussi, des marques - comme Peugeot en 1840 – saisirent l’opportunité et commercialisèrent leur déclinaison du moulin. C’est ainsi qu’à partir des années 1850 que les moulins à café devinrent peu à peu des accessoires indispensables des cuisines. En même temps ont été créés les premiers moulins de comptoir ; installés dans de nombreuses épiceries, ils servaient à moudre de plus grandes quantités.

 



[1] Selon l’acte de mariage de Joseph Christophe, le 5 mai 1863 à Rouperroux, où il est noté « demeurant avec ses père et mère au bourg de Carrouges ».

A.D. Orne, Rouperroux, 3E2_357_11, vues 127-128

[2] Il s’agit probablement de André Renaudin, écrivain et journaliste rouennais, fondateur de l'hebdomadaire « Rouen Gazette » en septembre 1924.

[3] Xavier Rousseau (1886-1978) est né à Carrouges. Postier à Argentan, il s’est passionné pour l’histoire locale. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur Argentan et sa région, il est aussi le fondateur de la revue « Le Pays d’Argentan ».

[4] Carrouges, la bourgade, les seigneurs, la collégiale, le château, Xavier Rousseau. Le Pays d’Argentan, n° 34, mars 1937, page 15.

[5] André Woljung (1928-2016) était mylokaphephile, c'est-à-dire collectionneur de moulins à café, autrefois on disait molafabophile.

[6] A.D. Orne, Carrouges 3E2_074_37, vues 58-59.

[7] Les listes nominatives des recensements de Carrouges pour la fin du XIXe siècle, qui nous auraient étés fort utiles, ont malheureusement été détruites.

[8] Le cas ‘Carrouges’, Jean-Louis Fontaine. AICMC, bulletin n° 137, avril 2015, page 22.

[9] Les moulins à café et les moulins à poivre de Jean-François et Jean-Joseph CHRISTOPHE, constructeurs au 19e siècle à Carrouges, André Woljung, AICMC, bulletin n° 59, oct. 1998.,

[10] Jean-Louis Fontaine, opus cité, page 20.

[11] A.D. Orne, St-Martin-l'Aiguillon 3E2_427_3_1, vue 5

[12] A.D. Orne, Carrouges 3E2_074_21, vue 52

[13] A.D. Orne, Rouperroux 3E2_357_11, vues 127-128

[14] A.D. Orne, Carrouges 3E2_074_17, vues 33-34

[15] Ibidem, vue 79

[16] A.D. Orne, Tables de successions et absences Carrouges 1898-1913.

[17] Selon ses différentes adresses relevées sur sa fiche de matricule.

[18] L’hôpital de la Charité situé 47 rue Jacob, Paris 7e. Au moment de son décès Albert Christophe était alors domicilié 12 rue de Verneuil, Paris 6e.

[19]  Rue de Sainte-Marguerite, à Carrouges.

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